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Ce que gagne un pouvoir qui parle | Mansour LY

Le Président mauritanien gracie des députées IRA et annonce une conférence de presse. Mansour LY analyse ces gestes : un pouvoir qui s’explique ne faiblit pas, il gagne la confiance et la légitimité.

Ce que gagne un pouvoir qui parle

Trois faits se sont succédé en quelques jours. Le Président de la République a gracié deux députées du mouvement IRA, au lendemain même de la réduction de leur peine en appel. La Présidence a annoncé une conférence de presse au cours de laquelle le chef de l’État répondra aux questions des journalistes. Pendant ce temps, le dialogue national poursuit son chemin, avec ses lenteurs que personne n’ignore. Pris isolément, chacun de ces faits appellerait un commentaire distinct. Pris ensemble, ils dessinent une orientation. Un pouvoir semble choisir l’apaisement comme méthode et la parole comme instrument de gouvernement. Cela mérite d’être dit, et cela mérite d’être compris. Car les démocraties ne se transforment pas seulement par les lois qu’elles votent, mais aussi par les habitudes politiques qu’elles choisissent d’encourager.

Je sais ce qu’un tel propos me coûtera. Dans notre débat public, saluer un geste du pouvoir vous range aussitôt parmi les courtisans, et le critiquer parmi les aigris. Je récuse les deux étiquettes. Un intellectuel ne vaut que par sa liberté, et cette liberté consiste précisément à reconnaître un acte juste le jour où il survient, avec la même voix qui saura nommer un manquement le jour où il surviendra. C’est parce que cette voix ne se loue pas qu’elle peut, aujourd’hui, saluer.

Mais avant de saluer, il faut établir de quoi l’on parle. Le dialogue n’est pas l’opposé de l’autorité. Il en est l’une des formes les plus exigeantes. Gouverner par la seule décision est à la portée de quiconque détient la force. Gouverner en obtenant la confiance est infiniment plus difficile, car la confiance ne s’ordonne pas, elle se mérite. Or c’est elle qui transforme l’obéissance en adhésion et le pouvoir en légitimité durable. Un État peut contraindre des corps. Seule la parole gagne des convictions. Le silence du pouvoir n’a jamais protégé personne, il laisse simplement la rumeur gouverner à sa place, et la rumeur est le plus injuste des ministres. Un pouvoir qui explique reprend la main sur son propre récit et rend aux citoyens ce qui leur appartient, la compréhension des affaires de leur propre pays. Voilà ce que gagne un pouvoir qui parle. Il ne gagne pas des applaudissements. Il gagne les conditions mêmes de sa légitimité.

La grâce accordée aux deux parlementaires prend tout son sens à cette lumière. Toute grâce comporte une part de risque politique. Mais c’est précisément parce qu’elle comporte un risque qu’elle révèle la conception que le pouvoir se fait de lui-même. Les pouvoirs fragiles s’accrochent à la démonstration permanente de leur force. Les pouvoirs confiants savent que l’autorité n’est jamais diminuée par un geste de clémence lorsqu’il sert l’intérêt supérieur de la Nation. Cette grâce illustre exactement cette autorité qui se sait assez forte pour desserrer l’étreinte. La clémence n’abolit pas la loi. Elle rappelle que la force du droit ne réside pas seulement dans sa capacité à sanctionner, mais aussi dans son aptitude à refermer les blessures lorsqu’il est encore temps de le faire.

Notre pays n’a d’ailleurs jamais été une terre du seul rapport de force. Dans l’espace maure, des guerres se sont arrêtées parce qu’un homme de Dieu avait franchi la distance entre deux camps et que nul n’osait humilier son intercession. L’émir qui accordait l’aman ne s’abaissait pas, il s’élevait. Sur les deux rives du fleuve, le Fouta a porté la même exigence sur un autre terrain. Dès 1776, Thierno Souleymane Baal léguait aux siens un testament politique d’une modernité saisissante, choisir pour chef un homme de savoir qui n’aime pas le pouvoir pour le pouvoir, et le relever de sa charge s’il trahit la confiance placée en lui. Deux traditions, une même conception de l’autorité. La plus haute est celle qui accepte de répondre de ce qu’elle fait. La République ne doit pas effacer cette mémoire. Elle doit la civiliser, lui donner le langage des institutions et transformer l’honneur du pardon en culture d’État. Quand un chef d’État moderne pose un geste de clémence ou accepte de s’expliquer devant la presse, il ne fait pas qu’exercer une prérogative constitutionnelle. Il parle une langue que ce pays comprend dans sa chair.

L’annonce de la conférence de presse engage peut-être davantage encore, précisément parce que l’exercice a été rare. Un Président qui accepte les questions des journalistes ne descend pas de sa fonction, il l’habite pleinement. Si le chef de l’État choisit désormais de parler régulièrement aux Mauritaniens et de faire vivre le dialogue engagé, il ne perdra rien de son autorité. Il gagnera ce qu’aucun décret ne peut imposer et qu’aucune majorité ne peut fabriquer, la confiance. Les Mauritaniens demandent des gouvernants qui expliquent leurs décisions autant qu’ils les assument. Le jour où cette rencontre avec la presse cessera d’être un événement pour devenir une habitude, quelque chose aura changé dans la manière de gouverner ce pays. Le dialogue national lui-même ne trouvera pas de meilleur allié que ce climat, car les processus politiques ne meurent presque jamais de leurs désaccords. Ils meurent du silence qui s’installe autour d’eux.

Aux citoyens, il faut dire l’autre moitié de la vérité. Une démocratie ne se consolide pas seulement par la vigilance. Elle se consolide aussi par la capacité de reconnaître un geste juste, quelle que soit la main qui l’accomplit. Applaudir sans discernement affaiblit la parole publique. Disqualifier par principe l’affaiblit tout autant, car une société où chaque geste positif est aussitôt réduit à un calcul se condamne à ne plus jamais recevoir que des calculs. Les sociétés politiques cultivent les comportements qu’elles savent saluer. Si l’apaisement ne rapporte rien à ceux qui le pratiquent, il disparaîtra. Encourager ces gestes, ce n’est pas servir un homme. C’est créer, pour cet homme et pour tous ceux qui viendront après lui, l’intérêt de bien faire.

Notre démocratie grandira le jour où nous apprendrons à distinguer les hommes des comportements. Les hommes passent, les pratiques demeurent. Chaque fois qu’un geste renforce le dialogue ou rapproche les institutions des citoyens, il mérite d’être reconnu, non par complaisance envers le pouvoir, mais par fidélité à une certaine idée de la République. Une République où l’autorité ne se mesure pas à la distance qu’elle impose, mais à la confiance qu’elle inspire. Cette confiance est la seule richesse politique qui augmente chaque fois qu’on la partage. Les peuples ne se réconcilient jamais par décret. Ils se réconcilient le jour où leurs dirigeants n’ont plus peur de leur parler, et où les citoyens n’ont plus peur de s’écouter. C’est peut-être ainsi que commencent les grandes réconciliations nationales. Non par une victoire, mais par une parole.

Mansour LY

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