Accueil |Actualités Politiques en Mauritanie | Rapide InfoOpinions, tribunes, éditoriaux, billet d'humeur

Pourquoi la politique est-elle devenue un lieu de sectarisme intellectuel ?

Pourquoi la politique cède-t-elle la place à la peur et à l'excommunication ? Une analyse lucide sur les pièges de la certitude, l'impact des réseaux sociaux et l'importance vitale du droit à l'erreur.

Pourquoi la politique est-elle devenue un lieu de sectarisme intellectuel ?

Chaque génération croit reconnaître ses sauveurs et ses monstres. Elle se trompe presque toujours. En 1980, une partie de la presse européenne décrivait Ronald Reagan comme un cow-boy va-t-en-guerre prêt à embraser la planète. Il a quitté le pouvoir huit ans plus tard sans avoir déclenché l’apocalypse annoncée. Pendant ce temps, le gouvernement sud-africain et plusieurs chancelleries occidentales classaient Nelson Mandela parmi les terroristes. Son nom figurait encore sur une liste de surveillance américaine en 2008, quinze ans après le prix Nobel de la paix.

L’Histoire est pleine de ces verdicts inversés. Hitler fut accueilli par une fraction de l’Allemagne des années trente comme l’homme qui rendrait au pays sa dignité et son travail. La promesse a fini à Auschwitz et sous les ruines de Berlin. Mobutu fut salué comme le garant de la stabilité au cœur de l’Afrique. Trente-deux ans plus tard, le Zaïre n’était plus qu’une carcasse pillée. Et Thomas Sankara reste, selon l’endroit où l’on se tient, un héros intègre ou un autocrate pressé. La même biographie, lue par deux camps qui ne se parlent pas. Ces erreurs de jugement ne sont pas le vrai sujet. Elles révèlent quelque chose de plus profond.

Pourquoi la politique est-elle devenue le lieu où l’on troque le désaccord contre la peur ?

Longtemps, elle a opposé des intérêts. Qui paie l’impôt, qui possède la terre, quel rôle pour l’État. On pouvait perdre une élection sans se sentir nié dans son existence. Aujourd’hui, elle oppose des appartenances. Et quand l’identité entre dans une discussion, la nuance en sort par la porte de derrière. On ne défend plus une idée. On défend les siens. Dès lors que l’appartenance pèse plus lourd que l’argument, le contradicteur change de nature. Il n’est plus celui qui pense autrement. Il devient celui dont la pensée menace. C’est exactement ce qui s’est joué autour de Trump aux États-Unis et de Macron en France. Deux figures que leurs adversaires ne combattent pas comme des projets discutables, mais dénoncent comme des pathologies du corps national. Le langage trahit le glissement. On ne réfute plus, on diagnostique. La caisse de résonance numérique n’a pas inventé cette mécanique. Elle l’a amplifiée. Un fil d’actualité ne distingue pas le vrai du faux. Il distingue ce qui retient des yeux. La peur retient mieux que la nuance. L’indignation circule plus vite que la preuve. Le soupçon voyage plus loin qu’une démonstration. Nous avons construit des espaces publics qui récompensent précisément ce qui détruit la délibération.

Mais cela n’explique pas tout. C’est ici que se cache la vérité la plus dérangeante. Le sectarisme politique naît rarement de la haine. Il naît de la certitude. Plus un groupe est persuadé de détenir le vrai, moins il supporte que le faux ait droit de cité. Le désaccord cesse d’être une donnée de la vie commune pour devenir une faute. On n’argumente plus contre l’autre, on l’excommunie. C’est le vieux réflexe religieux qui revient s’installer dans des sociétés qui se croyaient laïques. L’hérétique remplace l’adversaire. Aucun camp n’en est exempt. Le pouvoir présente l’opposant comme un agent du chaos. L’opposition présente tout pouvoir comme une tyrannie en germe. La droite et la gauche, le pouvoir et la rue, les conservateurs et les progressistes finissent par partager la même opération mentale. Réduire le réel à un duel entre le Bien et le Mal. Ils se détestent dans une langue identique. Pourtant la politique n’est ni un catéchisme ni une sentence. Elle est l’art d’organiser le désaccord sans s’entretuer. La démocratie ne demande pas que nous pensions pareil. Elle demande une seule chose, et c’est la plus difficile. Accepter que celui qui pense autrement ait le droit d’exister.

Cette tentation traverse aussi nos sociétés. En Mauritanie, au Sénégal, dans tout le Sahel, les jeunes démocraties portent un héritage particulier. Le premier modèle d’autorité qu’elles ont connu fut colonial. Une administration qui ne gouvernait pas, elle administrait. Le second fut le parti unique post-indépendance, qui confondit l’État avec un camp et la nation avec une allégeance. Ces deux modèles ont gravé dans les pratiques politiques une même conviction. Gouverner, c’est faire taire. Nos débats contemporains prolongent souvent ce réflexe sous des habits neufs.

Et dans tout ça, le peuple.

Le peuple a toujours le droit de se tromper. C’est même sa prérogative la plus haute. Parce qu’une société qui n’a plus le droit à l’erreur est une société qui a déjà perdu sa liberté. Le peuple se trompe sur ses sauveurs, se trompe sur ses ennemis, revient sur ses jugements. C’est précisément dans cette capacité à se contredire qu’il reste vivant. La contradiction n’est pas une faiblesse démocratique. C’est sa respiration. La peur, elle, vient de là. Elle naît du mythe que chaque époque se choisit. Le mythe du sauveur ou le mythe du péril. Sans ce mythe, pas de mobilisation. Sans cette incertitude, pas d’énergie collective. Les sociétés ont besoin de se raconter des histoires pour avancer. Parfois de belles histoires, souvent des histoires qui font peur. Le vrai danger n’est pas dans la peur elle-même. Il est dans le moment où la peur cesse d’être un moteur et devient une prison. Le moment où l’adversaire n’est plus quelqu’un à convaincre, mais quelqu’un à détruire. Ce jour-là, ce n’est plus la politique qui gouverne. C’est la guerre, habillée en démocratie.

Portrait de Mansour Ly, juriste et analyste, auteur de la tribune sur le souverainisme au Sahel.
Mansour Ly, juriste et auteur de l’analyse.

Mansour LY -le 31/05/2026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles similaires