Mauritanie : L’accord secret SOMELEC Addax Mauritanie révélé
Découvrez l'enquête exclusive sur l'accord secret SOMELEC Addax Mauritanie. Les documents confidentiels dévoilent les dessous du secteur des hydrocarbures.

Une enquête exclusive de Taqassy Media lève le voile sur les coulisses du secteur stratégique des hydrocarbures à travers l’accord secret SOMELEC Addax Mauritanie. Grâce à des documents confidentiels inédits, découvrez les dessous de ce protocole d’accord transactionnel. Entre arbitrage international à Paris, pénalités de retard effacées et accusations de monopole, plongée au cœur d’un conflit financier de plusieurs millions de dollars qui redessine l’avenir énergétique du pays.
Accord de règlement secret entre la SOMELEC et Addax : comment cette dernière contrôle-t-elle le secteur des hydrocarbures en Mauritanie ?
Enquête : Saleck Zeid – Taqassy Media
Le débat autour de la domination de la société Addax Energy sur le secteur des hydrocarbures en Mauritanie ne cesse de resurgir avec plus d’intensité. Depuis plus d’une décennie, l’entreprise occupe une position centrale dans ce domaine. En effet, ses contrats font régulièrement l’objet d’accusations évoquant l’usage d’influences au sein des cercles décisionnels afin d’obtenir les marchés d’approvisionnement en carburants, au détriment des sociétés concurrentes.
Au cours des dernières années, la relation entre la Société mauritanienne d’électricité (SOMELEC) et Addax Energy est passée d’un partenariat commercial à un contentieux international devant la Chambre de commerce internationale (CCI) de Paris. Par conséquent, les deux parties ont échangé de lourdes accusations portant sur des pénalités de retard de livraison, l’activation d’une garantie bancaire de 10 millions de dollars, ainsi que sur des différends liés à une cargaison de fioul qui a suscité une vive polémique en Mauritanie.
Dans cette enquête, Taqassy Media révèle, à travers des documents officiels obtenus par la rédaction, comment ce litige judiciaire a été réglé dans la discrétion la plus totale. De plus, nous tentons de comprendre les raisons structurelles qui permettent à Addax Energy de continuer à décrocher les contrats d’approvisionnement en hydrocarbures dans le pays.
Un accord secret pour mettre fin au conflit
Taqassy Media a obtenu des documents confidentiels comprenant un protocole d’accord amiable signé en décembre 2023 entre Addax et la SOMELEC, sous la supervision directe du Comité national des hydrocarbures. L’objectif principal était de mettre fin de manière définitive au différend opposant les deux parties et de clore les procédures d’arbitrage international ouvertes à Paris.
Les documents révèlent que le conflit a débuté lorsque la SOMELEC a réclamé à Addax des dizaines de millions de dollars au titre de pénalités de retard liées aux contrats d’approvisionnement conclus entre 2020 et 2022. Cependant, Addax a fermement rejeté ces réclamations, les jugeant injustifiées ou mal calculées.
Par la suite, la Société nationale industrielle et minière (SNIM), agissant comme mandataire autorisé, a activé une garantie bancaire de 10 millions de dollars au profit de la SOMELEC. Face à cette mesure, Addax a immédiatement saisi la justice française et engagé une procédure d’arbitrage international pour récupérer cette somme et réclamer des compensations supplémentaires.
L’affaire du « Nordic Humboldt »
Le différend portait également sur une cargaison de fioul transportée par le navire Nordic Humboldt. D’un côté, Addax accusait les autorités mauritaniennes d’avoir empêché arbitrairement le déchargement de la cargaison. D’un autre côté, la SOMELEC affirmait que cette décision relevait des autorités compétentes et que l’entreprise avait ensuite été contrainte d’utiliser du diesel à la place du fioul, entraînant des pertes financières majeures et des dommages techniques aux centrales électriques.
Finalement, les documents montrent que les deux parties sont parvenues, sous l’égide du Comité national des hydrocarbures, à un accord global mettant fin à l’arbitrage et à toutes les réclamations réciproques.
- Restitution financière : Le protocole prévoit la restitution à Addax des 10 millions de dollars de garantie bancaire, en échange du versement par l’entreprise de 3 millions de dollars à la SOMELEC.
- Facilités commerciales : Addax accorde à la société nationale d’électricité un délai de paiement porté à 180 jours ainsi qu’une ligne de financement de 5 millions de dollars sans intérêts.
- Confidentialité : L’accord est soumis au droit français et est couvert par une clause de confidentialité stricte interdisant aux parties de révéler son contenu.
- Signataires de l’accord : Cheikh Abdellahi BEDDA (pour la SOMELEC), Issam Rez (responsable du développement commercial chez Addax), et Sid’Ahmed Ould Ahmed (président du Comité national des hydrocarbures).
Des réclamations mutuelles de plusieurs millions de dollars
Les documents obtenus par Taqassy Media montrent que le litige entre Addax Energy et la SOMELEC constituait un affrontement financier majeur devant le tribunal arbitral de Paris.
| Partie impliquée | Type de réclamation / Préjudice allégué | Montant estimé |
| SOMELEC | Pénalités cumulées pour retards de livraison (2020-2022) | ~ 23 000 000 $ |
| SOMELEC | Surcoût lié à l’utilisation du diesel (Affaire Nordic Humboldt) | 13 800 000 $ |
| ADDAX | Restitution de la garantie bancaire prélevée | 10 000 000 $ |
| ADDAX | Manque à gagner lié au gel de la garantie bancaire | 5 600 000 $ |
| ADDAX | Frais d’immobilisation de navires et revente retardée de cargaison | ~ 3 200 000 $ |
Des concessions réciproques pour clore le litige
Pour mettre un terme à cette crise, l’accord de règlement secret comprend une série de renonciations mutuelles.
En premier lieu, Addax a accepté de renoncer définitivement à toutes ses réclamations liées à la cargaison de fioul litigieuse, aux revendications relatives à la garantie bancaire de 10 millions de dollars, ainsi qu’à toute procédure future concernant les anciens contrats.
En contrepartie, la SOMELEC a abandonné toutes ses demandes liées aux pénalités de retard, les réclamations relatives au déficit de fioul ainsi que la poursuite de l’arbitrage international à Paris. Ainsi, les deux parties ont convenu de retirer toutes les procédures judiciaires en cours.
Une cargaison de fioul au cœur de la crise
La crise avait atteint son paroxysme après l’envoi d’un courrier adressé par le directeur général de la SOMELEC, Cheikh Abdallahi Beddah, au ministère du Pétrole et de l’Énergie, qualifiant une cargaison de fioul d’« impropre à l’utilisation ».
Selon cette lettre, les analyses réalisées par la SOMELEC le 16 juin 2021 concluaient que la cargaison du 1er juin 2021 ne pouvait être injectée dans le réseau. À cause de cela, la SOMELEC expliquait avoir dû basculer l’ensemble de ses centrales vers le diesel après l’obstruction des filtres de la centrale de Nouadhibou, provoquant un surcoût quotidien avoisinant les 100 000 dollars américains.
Pourtant, fait surprenant : la Société mauritanienne des industries de raffinage (SOMIR) affirmait dans un document distinct que la cargaison litigieuse était parfaitement conforme aux normes contractuelles en vigueur.
Des questions restées sans réponse
À la fin du mois d’avril et au début du mois de mai, Taqassy Media a tenté de contacter le conseiller en communication du ministre du Pétrole et de l’Énergie afin d’obtenir une réaction officielle.Malgré nos relances, aucune réponse n’a été reçue avant la publication de cette enquête. De même, un responsable des marchés publics au sein du Comité national des hydrocarbures a déclaré ne pas pouvoir s’exprimer sans l’autorisation de sa hiérarchie.
En revanche, le ministre mauritanien de l’Énergie, Mohamed Ould Khaled, a fermement défendu devant le Parlement le maintien des contrats avec Addax :
« Aucune autre société ne peut rivaliser avec Addax en raison des prix proposés et de la proximité de ses dépôts avec le marché mauritanien. Les appels d’offres lancés par la Mauritanie n’attirent qu’un nombre limité d’entreprises, ce qui explique la faiblesse de la concurrence dans ce secteur. »
Les avis divergents des experts : Mérite ou Corruption ?
« Addax remporte les appels d’offres par mérite »
L’expert français Jean-Baptiste Noé, interrogé par Taqassy Media, estime pour sa part que les critères de sélection sont transparents et clairement établis. Selon lui, ces critères incluent les capacités financières, l’expérience technique, la capacité logistique, ainsi que les prix proposés. Il ajoute que les sociétés concurrentes n’ont tout simplement pas présenté de meilleures offres.
La défense d’Addax
D’ailleurs, une source proche d’Addax ayant requis l’anonymat abonde dans ce sens. Elle affirme que la cargaison controversée n’a jamais été rejetée officiellement et qu’elle était conforme aux normes mauritaniennes. Les difficultés seraient apparues uniquement lors de l’utilisation du produit, en raison d’un composant non spécifié dans le contrat initial. Enfin, elle rejette les accusations d’entente ou de favoritisme, rappelant qu’il s’agit d’appels d’offres internationaux ouverts.
« La Mauritanie perd des milliards d’ouguiyas »

« L’absence de véritable concurrence résulte d’un mécanisme consistant à présenter des offres artificiellement élevées pour favoriser une entreprise déterminée. La marge habituelle dans le secteur varie entre 10 et 30 dollars par tonne, alors qu’elle a dépassé chez Addax les 100 dollars, atteignant parfois 180 dollars la tonne. Ces écarts ont coûté à la Mauritanie des dizaines, voire des centaines de milliards d’ouguiyas. »
Un gouvernement optimiste pour l’avenir du secteur
Malgré ces controverses, en décembre 2023 — le même mois où l’accord amiable a été signé — Addax a remporté un nouveau marché portant sur l’approvisionnement de la Mauritanie en hydrocarbures pour les deux années suivantes, assorti d’un projet de construction de dépôts de stockage à Nouakchott d’une capacité de 100 000 mètres cubes.
Le gouvernement espère que cette extension contribuera à résoudre les difficultés structurelles d’approvisionnement du pays. À cet égard, le Premier ministre Moctar Ould Diay a indiqué que la capacité actuelle de stockage des carburants liquides à Nouakchott ne dépassait pas 60 000 m³, soit seulement quelques semaines de consommation nationale.
Pour conclure, il a annoncé l’achèvement d’un premier projet de stockage de 23 000 m³ et la poursuite des travaux sur de nouveaux réservoirs, portant à terme la capacité totale à 123 000 m³. Ces infrastructures stratégiques ont coûté 17 milliards d’ouguiyas, intégralement financés sur les ressources propres de l’État.






