Le fleuve ne s’excuse pas”, qui explore l’histoire des Mauritaniens exilés au Sénégal en 1989 et leur héritage jusqu’à aujourd’hui.

Le fleuve ne s’excuse pas”, qui explore l’histoire des Mauritaniens exilés au Sénégal en 1989 et leur héritage jusqu’à aujourd’hui.
Le fleuve ne s’excuse pas
En 1989, le fleuve Sénégal, frontière naturelle entre la Mauritanie et le Sénégal, s’est soudainement transformé en ligne de rupture.
Ce qui avait pendant des siècles uni les peuples riverains échanges, mariages, commerce, culture partagée devint une frontière sanglante.
Des affrontements éclatèrent entre les deux pays, nourris par des tensions ethniques et foncières.
Les habitants de la vallée du fleuve, notamment les noirs-mauritaniens, furent accusés, chassés, et des milliers d’entre eux traversèrent le fleuve pour trouver refuge au Sénégal.
Ces réfugiés, installés dans des camps à proximité de Rosso, Boghé, ou Ndioum, croyaient que l’exil serait temporaire.
Pourtant, les décennies ont passé.
Trente-cinq ans plus tard, beaucoup vivent encore loin de leurs terres d’origine.
Leurs enfants sont nés et ont grandi au Sénégal, entre deux identités sénégalaise par le quotidien, mauritanienne par la mémoire racontée.
Ils ont appris à parler wolof avant hassaniya, à fréquenter les écoles sénégalaises sans jamais voir les rives du pays qu’ils appellent pourtant.
“chez nous”.
Dans ces familles, la Mauritanie est un souvenir transmis à voix basse, une carte géographique dessinée par les anciens, une chanson mélancolique que les mères murmurent.
Le fleuve qui sépare, jadis témoin des rencontres et des échanges, ne s’excuse ni pour les blessures ni pour les séparations.
Il continue de couler, indifférent, rappelant que les hommes seuls donnent sens aux frontières.
Aujourd’hui, ces exilés et leurs descendants posent une question essentielle : qu’est-ce que l’appartenance quand le lieu d’origine n’est plus qu’une mémoire héritée ?
Ils incarnent la persistance du déracinement et la force tranquille de ceux qui, malgré tout, reconstruisent une vie, une identité, et un avenir sur une terre d’accueil qui, avec le temps, devient aussi la leur.
Les Vies Brisées par le Fleuve.
Pour les Mauritaniens chassés en 1989, l’exil a signifié l’abandon brutal de tout : maisons, champs de mil le long du fleuve, troupeaux peuls, tombes familiales.
Arriver au Sénégal, souvent à pied ou en pirogue surchargée, c’était affronter la faim, les maladies dans des camps surpeuplés comme celui de Dagana ou Rosso.
Les premiers réfugiés, surtout Halpulaars (Peuls), ont survécu grâce à l’hospitalité soninké et wolof, mais avec un deuil , les marchés de Gorgol, les appels à la prière mêlés au bruit des chèvres.
La Deuxième Génération : Entre Deux Terres
Les enfants nés dans les années 1990 au Sénégal grandissent avec des histoires de « là-bas », la Mauritanie fantasmée comme un paradis perdu, mais sans y avoir jamais mis les pieds.
Scolarisés dans des écoles publiques sénégalaises, ils parlent wolof couramment, portent des boubous wax et fêtent la Tabaski avec des amis peuls du Ferlo. Pourtant, les pères leur apprennent encore des proverbes en pulaar, des chants nomades, cultivant une nostalgie qui devient identité hybride sénégalaise de naissance, mauritanienne de cœur.
La Troisième Génération : Mémoire Affaiblie, Identité en Question
Aujourd’hui, en 2026, les petits-enfants posent des questions précises : « Pourquoi on n’a pas de papiers mauritaniens ?
Pourquoi grand-père pleure en regardant le fleuve à la télé sénégalaise ? » Beaucoup militent via des associations comme Thiam Ndao pour un rapatriement symbolique, ou choisissent la naturalisation sénégalaise pour étudier à Dakar, travailler à Saint-Louis.
Ils incarnent un exil « normalisé » : mariages mixtes, rap en pulaar-wolof sur YouTube, mais un vide existentiel persiste le fleuve Sénégal, visible à quelques kilomètres, reste une frontière psychologique infranchissable.
Transmission et Résilience Culturelle
Malgré l’éloignement, la culture persiste dans les quartiers de Pikine ou Thiès : fêtes de mariage avec griots peuls, cuisine de arachides et lait caillé, contes du soir sur les héros soninké-maures d’avant 1989.
Cette génération hybride invente une nouvelle appartenance, refusant l’apatridie comme fatalité, et transforme le trauma en force créative, prouvant que le fleuve divise les États, mais pas les âmes.
Mon attachement profond à ce sujet, que je porte depuis des années, résonne comme un cri du cœur face à une injustice silencieuse.
Le fleuve ne s’excuse pas n’est pas qu’un titre poétique : c’est une métaphore puissante du destin implacable qui a déchiré des familles, des identités, sans jamais se repentir ni offrir réparation. Je voulais juste partager cela parce que cette histoire me touche viscéralement peut-être à travers des récits familiaux, des rencontres avec ces exilés Halpulaars mauritaniens du Sénégal, ou simplement une sensibilité à l’oubli collectif qui efface les souffrances des déracinés.
Dans mes échanges précédents, j’ai exploré les origines sanglantes de 1989, les camps de réfugiés, les générations nées loin de leurs racines, et les cicatrices bilatérales.
Mais au-delà des faits, c’est l’humain qui me hante : ces enfants qui grandissent avec un pays fantôme dans les contes des anciens, ces petits-enfants qui fixent le fleuve à la TV en se demandant « pourquoi pas nous ? ».
Partager cela, c’est refuser l’indifférence, honorer une mémoire que l’Histoire officielle relègue trop souvent aux marges.
Cette phrase, « Le fleuve ne s’excuse pas », porte en elle une révolte poétique contre l’injustice naturelle et politique. Elle me touche parce qu’elle dit l’irréparable : le temps coule, les États se réconcilient sur papier, mais les âmes divisées, elles, persistent. Merci de l’avoir lu et écouter c’est un acte de résistance, une façon de faire vivre ces voix oubliées.
Abdoulaziz DEME
Observateur de la vie politique en Mauritanie
Le 12 Avril 2026.



