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La Güera et le Sahara occidental : histoire longue d’un territoire disputé

De l’époque précoloniale aux Accords de Madrid de 1975, retour sur l’histoire complexe de La Güera et du Sahara occidental. Une analyse historique de Mohamed Ould Chriv Chriv sur les racines tribales, coloniales et géopolitiques du conflit.

Alors que la question de La Güera refait surface dans le débat intellectuel mauritanien, une relecture historique s’impose pour dépasser les simplifications héritées des années 1970. Des rivalités tribales précoloniales aux stratégies impériales européennes, des débats diplomatiques devant la Cour internationale de Justice aux bouleversements géopolitiques de la Marche verte et des Accords de Madrid, l’histoire du Sahara occidental révèle un entrelacement complexe de mémoires, de légitimités et d’intérêts. À travers une fresque historique dense, Mohamed Ould Chriv Chriv retrace les multiples strates politiques, sociales et juridiques qui façonnent encore aujourd’hui le destin incertain de La Güera et du Sahara occidental.

La Güera et le Sahara occidental : aux racines historiques d’un conflit toujours inachevé

Ces derniers temps, certaines voix intellectuelles ont remis à l’avant-scène la question de La Güera et, au-delà, celle du Sahara occidental tout entier. Mais une lecture sérieuse de ce dossier impose de ne pas se laisser enfermer dans les seules années 1970, ni dans les simplifications rétrospectives qu’autorisent les passions contemporaines. Cette question plonge ses racines dans une temporalité beaucoup plus longue , où se croisent les logiques tribales ،, les stratégies impériales, les ruptures coloniales et les calculs géopolitiques des États modernes . Bien avant que les chancelleries, les armées et les organisations internationales ne s’en emparent, cet espace n’était ni vide ni sans histoire. Il formait un monde social et humain structuré par les parcours nomades, les puits, les routes caravanières, les solidarités lignagères, les allégeances religieuses et les rivalités entre tribus. Les conflits entre Reguibat et Oulad Dleim en 1881, entre Reguibat et Oulad Galian, ou encore entre Reguibat et Oulad Bou Sba en 1899, témoignaient déjà de l’existence d’un ordre politique propre, mouvant certes, mais nullement inexistant. L’autorité y procédait moins d’une souveraineté centralisée au sens moderne que de l’emboîtement des influences, des rapports de force et des légitimités coutumières.

L’intérêt espagnol pour cette façade atlantique remonte d’ailleurs à une période très ancienne. Dès 1476, Diego García de Herrera établit à Santa Cruz de Mar Pequeña, identifiée à Sidi Ifni, une tour-forteresse destinée à sécuriser la navigation entre les îles Canaries et la côte africaine. Mais cette première présence ne survécut pas à la résistance locale : en 1524, des tribus sahraouies détruisirent l’installation et mirent fin à cette tentative d’implantation. Pendant plusieurs siècles ensuite, le Sahara échappa à tout contrôle colonial effectif. L’Espagne comme les autres puissances européennes ne disposaient alors que d’intérêts intermittents, sans véritable maîtrise du territoire intérieur.

La situation changea radicalement à la fin du XIXe siècle avec la poussée impériale européenne et le partage colonial du continent africain. La Conférence de Berlin, ouverte en novembre 1884, constitua, à cet égard, un tournant décisif. C’est dans ce climat de concurrence coloniale que l’Espagne chercha à donner un contenu réel à ses prétentions sur la côte saharienne. La même année, Enrique Bonelli Hernando fonda un comptoir à Río de Oro, futur Villa Cisneros, l’actuelle Dakhla. Quelques jours plus tard, le 28 novembre 1884, survint un acte qui devait acquérir une importance considérable dans l’argumentation mauritanienne ultérieure : l’Émir de l’Adrar Ahmed Ould M’Hamed Ould Ahmed Aida signa un traité autorisant l’Espagne à établir un comptoir à Dakhla. Ce document allait être invoqué plus tard comme preuve de l’existence d’un lien juridique et politique entre l’espace saharien et l’entité mauritanienne héritière de l’Émirat de l’Adrar. Il ne signifiait pas que l’Espagne s’était installée dans un désert politique ; bien au contraire, il révélait qu’elle avait dû traiter avec une autorité locale reconnue.

Cette présence coloniale ne fut jamais paisible. Dès 1885, les installations de Villa Cisneros furent attaquées par des groupes venus de l’intérieur. La pénétration espagnole suscita progressivement une réaction des tribus du Nord, qui, face au colonisateur, suspendirent en partie leurs conflits internes pour faire front. Les Oulad Dleim, les Reguibat, les Oulad Bousbaa, les Erousiyins , les Oulad Lab , les Oulad Gaylan et d’autres encore opposèrent une résistance continue aux implantations espagnoles. Les attaques contre Villa Cisneros en 1889 puis en 1894 en sont l’illustration la plus nette. Même les efforts espagnols de colonisation humaine restèrent fragiles : en 1897, les autorités allèrent jusqu’à y exiler des anarchistes catalans pour peupler la région, sans parvenir à en neutraliser la farouche hostilité .

Au tournant du XXe siècle, un autre personnage donna à la région une profondeur religieuse et politique exceptionnelle : Cheikh Ma el-Aïnin. Originaire de Baribafa, quarante kilomètres au sud-ouest de la ville de Néma, dans le Hodh mauritanien , fils du grand érudit Cheikh Mohamed Fadel Ould Mamin, né en 1797, mort en 1869, vécut dans la région de Néma au Hodh. Il fut le créateur de la grande confrérie qui porte son nom, la Fadelia, branche de la Qadiriyya. Cette confrérie connut un grand succès et reste encore importante dans l’ensemble mauritanien ainsi que dans toute l’Afrique de l’Ouest. Cheikh Ma el-Aïnin fut l’une des figures majeures du Sahara. En 1902, il fonda Smara, centre religieux et intellectuel d’un grand rayonnement. Sa trajectoire ne peut être lue selon des catégories simplistes. Cette question occupa une place centrale dans l’argumentation présentée par la Mauritanie devant la Cour internationale de Justice en 1975. La délégation mauritanienne était conduite par l’ambassadeur Mohamed Ould Maouloud Ould Daddah, entouré notamment de Moulaye El Hassen, représentant permanent de la Mauritanie auprès de l’Organisation des Nations Unies, de Yedali Ould Cheikh, secrétaire général adjoint à la Présidence de la République, ainsi que du juriste Jean Salmon, professeur à la Faculté de droit de l’Université libre de Bruxelles.

Un épisode resté célèbre dans les témoignages de l’époque illustre la tension de ces audiences. La veille de son intervention devant la Cour, le texte du discours préparé par Mohamed Ould Maouloud Ould Daddah disparut dans des circonstances demeurées obscures. Privé de son document écrit, l’ambassadeur fut contraint d’improviser son exposé. Avec le sang-froid et l’érudition qui le caractérisaient, il prononça pourtant une plaidoirie orale d’une remarquable précision, qui impressionna de nombreux observateurs présents à La Haye.

Au cœur de son argumentation figurait la figure de Cheikh Ma el-Aïnin. Mohamed Ould Maouloud Ould Daddah s’attacha à démontrer que l’influence de ce grand érudit et chef religieux s’enracinait d’abord dans l’espace chinguittien mauritanien, bien avant de connaître, dans une phase ultérieure de sa vie, une extension vers le monde marocain. Il importait en effet à la délégation mauritanienne de montrer que la trajectoire historique du cheikh ne pouvait être interprétée de manière réductrice.

Souvent invoqué par l’argumentaire marocain comme preuve de la prétendue « marocanité » du Sahara, Cheikh Ma el-Aïnin ne pouvait, selon la démonstration mauritanienne, être ramené à cette seule dimension. Son enracinement originel était mauritanien ; son parcours spirituel, intellectuel et politique s’était déployé durant les deux tiers de sa vie au sein de l’espace chinguittien ; et son engagement contre les pénétrations coloniales répondait avant tout à une logique religieuse et saharienne plus large, inscrite dans l’histoire des sociétés du désert, bien au-delà des catégories étatiques modernes qui n’apparurent que tardivement dans cette région.

Auparavant , les puissances coloniales poursuivaient leur découpage méthodique de l’espace. En 1900, une convention franco-espagnole fixa les limites de leurs zones d’influence. Puis, en 1912, le partage colonial prit une forme plus nette encore : Port-Étienne, l’actuelle Nouadhibou, releva de la zone française, tandis que La Güera et Río de Oro furent intégrées à la zone espagnole. Ce fut là une césure artificielle entre deux espaces qui, dans leur histoire sociale et tribale, n’avaient jamais été pensés comme radicalement séparés. La proximité de La Güera, située à quelques kilomètres seulement de Port-Étienne, devait par la suite nourrir toute une mémoire mauritanienne du caractère absurde et artificiel de cette frontière coloniale.

L’intérêt espagnol pour La Güera n’était pas marginal. Ce site contrôlait une zone maritime stratégique, se trouvait à proximité immédiate de Port-Étienne et pouvait servir de base halieutique. En 1919, les Espagnols l’occupèrent officiellement sous le commandement de Francisco Bens Argandoña. La garnison, modeste mais significative, comprenait deux officiers supérieurs, un lieutenant médecin, un sergent, plusieurs caporaux et quarante-six soldats. Par la suite, La Güera devint à la fois un poste militaire avancé, un point d’appui pour la surveillance du sud du territoire et un centre de pêche non négligeable. Cette importance fut encore consolidée dans les décennies suivantes par la construction d’infrastructures, l’organisation de la propriété dans les territoires du Río de Oro et le développement progressif d’activités maritimes. Ainsi, loin d’être un simple point perdu dans le désert, La Güera occupait une place singulière dans la géographie stratégique du Sahara espagnol.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’Espagne entreprit de consolider son emprise administrative sur le territoire. En 1958, le Sahara fut officiellement transformé en province espagnole. Ce changement de statut s’accompagna d’un développement progressif d’infrastructures et d’une présence administrative plus affirmée. La découverte des phosphates de Bou Craa renforça encore l’importance du territoire, désormais perçu non seulement comme une possession symbolique ou maritime, mais comme un espace de richesse potentielle majeure. À cela s’ajoutaient les indices pétroliers relevés sur la côte et les ressources halieutiques considérables de la zone. Dès lors, la question saharienne cessa d’être seulement un problème de décolonisation : elle devint aussi un enjeu économique et stratégique de premier ordre.

C’est dans ce cadre qu’il faut replacer l’intervention mauritanienne. Selon les mémoires de l’inamovible Secrétaire général de la Présidence de la République Mohamed Aly Chérif, un moment fondateur se produisit le 1er juillet 1957, lorsque Moktar Ould Daddah prononça à Atar un discours historique. Mohamed Aly Chérif insiste sur le caractère exceptionnel de cette prise de parole. Nous sommes alors à peine un an après l’indépendance du Maroc, deux ans et demi après le déclenchement de la guerre d’Algérie, et trois mois seulement après la mise en œuvre effective de la loi-cadre Defferre. La Mauritanie demeure un territoire en transition , encore largement encadré par l’appareil colonial français. Sa capitale administrative est toujours N’Dar l’actuel Saint Louis du Sénégal , et la haute administration française garde l’essentiel du levier politique. Dans ce contexte, aller à Atar pour y évoquer publiquement ce qui deviendra plus tard l’idée de la réunification entre la Mauritanie et le Sahara espagnol, c’était poser un acte politique d’une portée considérable. Atar n’était pas choisie au hasard : cette ville marquait la limite méridionale du Sahara occidental administré par l’Espagne, et prononcer un tel discours à cet endroit revenait à affirmer, symboliquement, l’existence d’une profondeur mauritanienne dans cet espace .

Mohamed Aly Chérif souligne avec force que la Mauritanie disposait alors de moyens dérisoires. Le pays comptait moins de cinq universitaires achevés, ses structures administratives étaient embryonnaires, et toute affirmation politique sur une question aussi sensible relevait presque du défi. Pourtant, ce discours posait déjà les termes d’une continuité historique entre l’ensemble mauritanien et le Sahara. Dans la mémoire de Mohamed Aly Chérif, cette continuité n’avait rien d’artificiel : elle reposait sur la perception très ancienne d’un espace commun allant du Draa aux rives du Sénégal, de l’Atlantique à l’Azawad, où les frontières coloniales restaient, dans l’esprit des populations, des lignes abstraites tracées sur les cartes, alors que les véritables frontières étaient celles des aires tribales, des puits et des cimetières .

Cependant, comme il le rappelle lui-même, la question du Sahara ne devint réellement un objet de débat structuré au sein des élites mauritaniennes qu’à partir de 1968-1969. Mohamed Aly Chérif évoque deux dîners organisés par Moktar Ould Daddah avec les universitaires du pays, puis une réunion plus large de cadres regroupant universitaires et direction nationale du PPM. C’est là que de longs débats furent ouverts. Il se souvient notamment, parmi les cadres présents, de Mohamedhen Ould Babbah, Ahmed Ould Sidi Baba, Ahmedou Ould Abdallah, Abdallahi Ould Soueid’Ahmed et Sidi Ould Cheikh Abdallahi ; et, côté pouvoir, de Ahmed Ould Mohamed Saleh, Mohamed Lemine Ould Hamoni, Ely Ould Allaf, Sall Abdoul Aziz, Cheikh Saad Bouh Kane, Hamoud Ould Abdel Wedoud, Abdallahi Ould Cheikh, Baro Abdoulaye, Ba Abdoul Aziz et Petit BA. Les discussions mettaient en lumière plusieurs orientations : se tenir constamment informé de l’état du territoire, raviver les liens avec les notables des tribus sahraouies, envisager une sorte de cellule spéciale au niveau de la présidence ou du ministère de l’Intérieur, et poser avec plus de fermeté le problème de la décolonisation du Sahara sur le plan international.

Mais Mohamed Aly Chérif insiste sur un point essentiel : aucune perspective de règlement militaire n’était envisagée. Moktar Ould Daddah, Ahmed Ould Mohamed Saleh et Mohamed Lemine Ould Hamoni avaient parfaitement conscience de la faiblesse des moyens mauritaniens. La ligne retenue était donc prudente : maintenir le cap d’une coopération avec l’Espagne, défendre discrètement mais constamment la position mauritanienne dans les fora africains et internationaux, et renforcer parallèlement les relations sociales et culturelles avec les populations du territoire. Il était notamment question d’envoyer dans le Sahara des enseignants de mahadras, des cadis et des mouallims de qualité, avec prise en charge de leurs salaires et charges, afin d’entretenir une présence mauritanienne douce mais réelle au sein des communautés locales.

Jusqu’au début des années 1970, la question saharienne resta donc, selon l’expression de Mohamed Aly Chérif, dans l’ordre des balbutiements. L’ONU adoptait régulièrement des résolutions, souvent rédigées d’un commun accord entre la Mauritanie, le Maroc et l’Algérie, appelant l’Espagne à accélérer la décolonisation du territoire. Une forme de concertation tripartite existait encore. La reconnaissance de la Mauritanie par le Maroc en 1969 avait permis un rapprochement, concrétisé par le sommet tripartite Boumediene-Hassan II-Moktar Ould Daddah de Nouadhibou en septembre 1970. Puis, en juin 1972, à Rabat, fut conclu le fameux accord secret de partage entre la Mauritanie et le Maroc, en présence et avec l’accord explicite de Houari Boumediene. C’est dans cette atmosphère que chacun entreprit, à sa manière, de travailler le terrain saharien : le Maroc relança certains réseaux de mobilisation ; la Mauritanie réunit des tribus à Zouératt, F’Derick, Atar et Nouadhibou pour harmoniser les positions en vue d’un mouvement de libération orienté vers le rattachement à la  » mère patrie » mauritanienne ; de son côté, l’Algérie poussa à la structuration de ce qui allait devenir le Front Polisario, organisation jeune, militarisée et fortement encadrée dans la clandestinité.

À partir de là, les convergences régionales se dégradèrent rapidement. La non-ratification par le Maroc du traité frontalier avec l’Algérie empoisonna les relations algéro-marocaines entre 1971 et 1974. L’Algérie, qui avait initialement soutenu l’idée d’une solution concertée, opéra progressivement un revirement. L’Espagne, de son côté, annonça en 1974 la préparation d’un référendum d’autodétermination. La question fut alors portée devant la Cour internationale de Justice. En 1975, l’avis consultatif de la Cour établit deux choses capitales : d’une part, que le Sahara n’était pas une terra nullius au moment de la colonisation ; d’autre part, qu’il existait des liens juridiques avec le Maroc et avec l’ensemble mauritanien. Mais la Cour ajouta clairement que ces liens ne remettaient nullement en cause le principe d’autodétermination du peuple sahraoui. Cette formulation, loin de clore le débat, révéla au grand jour l’impossibilité de concilier totalement les prétentions concurrentes.

Dans ce contexte tendu, les contradictions marocaines relevées par Mohamed Aly Chérif devinrent, selon lui, de plus en plus manifestes. Le Maroc cherchait à maximiser ses chances en négociant parfois seul avec l’Espagne, en se présentant aux yeux de l’ONU comme l’interlocuteur principal, voire exclusif, et en posant des actes unilatéraux sur le terrain, notamment à Dakhla. Malgré la qualité des juristes mobilisés par Rabat : M. Magid Benjelloun, Procureur général près la Cour suprême du Maroc ; M. Georges Vedel, Doyen honoraire de la Faculté de droit de Paris ; M. René-Jean Dupuy, Professeur à la Faculté de droit de Nice, membre de l’Institut de droit international ; M. Mohamed Bennouna, Professeur à la Faculté de droit de Rabat ; et M. Paul Isoart, Professeur à la Faculté de droit de Nice , la thèse marocaine fut, selon lui, ébranlée à La Haye par la solidité de l’argumentaire mauritanien, notamment sur le cas de Cheikh Ma el-Aïnin. Le roi Hassan II dut alors demander une harmonisation plus étroite des positions marocaines et mauritaniennes afin d’éviter un affrontement destructeur entre deux thèses pourtant officiellement alliées .

À mesure que la crise saharienne s’intensifiait, les services de renseignements américains commencèrent à s’impliquer de plus en plus dans l’analyse et la gestion diplomatique du conflit naissant. Un rapport confidentiel de la CIA, daté du 7 février 1975 et consacré à l’évolution des relations entre le Maroc et l’Espagne autour du Sahara espagnol, dressait déjà un tableau révélateur des calculs politiques en cours. Le document soulignait notamment que la question des enclaves et du Sahara constituait pour le roi Hassan II un levier politique majeur, susceptible de renforcer son prestige et de mobiliser l’opinion publique marocaine autour de la monarchie. Selon cette analyse, le succès personnel du souverain dans la gestion du dossier de la décolonisation du Sahara espagnol apparaissait déjà comme l’une des initiatives les plus populaires de son règne, même si l’évolution du dossier restait suspendue à l’examen de l’affaire par la Cour internationale de Justice, dont les audiences devaient s’ouvrir quelques semaines plus tard .

Au début du mois d’octobre 1975, l’attention de Washington se concentra encore davantage sur l’évolution de la situation. Le directeur de la CIA, William E. Colby, informa alors le secrétaire d’État américain Henry Kissinger des intentions probables de Rabat pour les semaines à venir, dans un contexte marqué par les conclusions défavorables tant de la mission d’inspection des Nations Unies que par les perspectives peu encourageantes qui se dessinaient devant la Cour internationale de Justice. Dans cette communication confidentielle, Colby signalait l’existence d’un rapport d’analyse plus détaillé, intitulé « Plans marocains d’invasion du Sahara », qui examinait les conséquences militaires et politiques qu’aurait un affrontement autour du territoire.

Ce rapport évaluait les différents scénarios possibles et les risques qu’ils comportaient pour l’ensemble des acteurs impliqués — l’Espagne, le Maroc, la Mauritanie et l’Algérie. Il mettait notamment en évidence plusieurs conclusions stratégiques. D’abord, si l’armée espagnole décidait de maintenir durablement sa présence au Sahara, la probabilité d’un conflit majeur devenait élevée. Ensuite, l’échec du Maroc dans sa tentative de récupérer le territoire pourrait avoir des conséquences politiques graves à Rabat, allant jusqu’à fragiliser la stabilité du gouvernement et du régime lui-même. De l’autre côté, un affrontement militaire prolongé accompagné de pertes importantes pour les forces espagnoles risquait de provoquer une crise politique interne à Madrid, déjà fragilisé par la situation du régime franquiste à la fin de son règne .

Le rapport évoquait également l’hypothèse d’un élargissement du conflit, notamment par l’entrée éventuelle de l’Algérie, ce qui transformerait une crise de décolonisation en confrontation régionale majeure au Maghreb. Quant à la Mauritanie, bien qu’elle ait revendiqué sa part du Sahara espagnol, l’analyse américaine estimait qu’elle serait probablement la partie la plus prudente, cherchant avant tout à éviter une implication directe dans une guerre longue et coûteuse .

Un deuxième rapport confidentiel de la CIA, daté du 10 février 1975, confirmait qu’un échange significatif s’était tenu entre le ministre espagnol des Affaires étrangères Pedro Cortina et l’ambassadeur des États-Unis à Madrid, Wells Stabler. Lors de cette conversation, l’ambassadeur américain exprima la préoccupation de Washington quant aux conséquences qu’un retrait précipité de l’Espagne du territoire saharien pourrait provoquer, notamment le risque d’un conflit régional impliquant les États voisins.

Pedro Cortina reconnut que cette question constituait effectivement l’une des préoccupations majeures du gouvernement espagnol. Il indiqua que Madrid cherchait à obtenir au préalable un accord entre les parties concernées avant toute décision définitive sur le statut du territoire, et qu’à cet égard l’Espagne espérait pouvoir compter sur la collaboration diplomatique des États-Unis. Au cours de cet échange, le chef de la diplomatie espagnole manifesta également son inquiétude quant au sort de la population sahraouie, consciente que toute décision précipitée pourrait avoir de graves répercussions humaines et politiques.

Cependant, quelques semaines plus tard, vers la fin du mois de février, un autre responsable espagnol livra une analyse sensiblement différente. Le général Eduardo Blanco, directeur général de la Promotion du Sahara, déclara au même ambassadeur américain que l’option de l’indépendance du territoire n’était plus réellement viable et qu’il devenait désormais nécessaire pour l’Espagne de parvenir à un accord direct avec le Maroc.

Cette prise de position contrastait nettement avec les propos plus prudents exprimés auparavant par le ministre Cortina. Ces échanges diplomatiques illustrent clairement les divergences d’appréciation qui existaient alors au sein même des autorités espagnoles face à la délicate question de la décolonisation du Sahara. L’État espagnol ne disposait pas d’une ligne politique unanimement partagée quant à la manière d’organiser son retrait.

Plusieurs scénarios étaient en effet envisagés à Madrid. Certains responsables défendaient l’idée d’accorder l’indépendance au territoire à l’issue d’un référendum d’autodétermination, conformément aux principes soutenus aux Nations Unies. D’autres envisageaient la possibilité d’un accord avec le Front Polisario, qui commençait à apparaître comme un acteur politique incontournable sur le terrain. Une troisième option consistait à transférer le territoire à un ou plusieurs États voisins, principalement le Maroc ou la Mauritanie, voire à imaginer une solution plus complexe impliquant plusieurs acteurs régionaux.

Peu après, le 28 avril 1975, Hassan II déclara à la radio française France Inter qu’il se placerait personnellement à la tête de son peuple et précisa que, « si l’affaire devait se régler, elle le serait en faveur du Maroc ».

Ces déclarations furent relayées dès le lendemain par la presse espagnole. Pourtant, le ministre Antonio Carro, écrivit ensuite que pour l’Espagne la « Marche Verte » fut une surprise, voire une menace.

Cette affirmation paraît difficile à concilier avec les informations publiées à l’époque dans la presse, notamment dans un article intitulé « Réaction énergique espagnole aux déclarations de Hassan II », reproduisant la réponse adressée par Jaime de Piniés, représentant permanent de l’Espagne auprès de l’ONU, au Secrétaire général.

La note informait Rabat :

« La marche pourra parfaitement se dérouler dans deux mois ; il l’aidera en tout. »

Selon Diego Aguirre, cette information aurait été reprise dans diverses publications, bien qu’il ne cite pas le nom de l’une d’elles pour en vérifier l’authenticité.

Pour sa part, Powell adopte une position prudente : d’après la documentation consulaire disponible, la participation américaine à la marche ne serait pas confirmée, mais il ne l’exclut pas formellement.

Un élément attire néanmoins l’attention : le directeur adjoint de la CIA, Vernon Walters, se trouvait alors à Rabat. Selon Powell, il entretenait une relation d’amitié ancienne avec Hassan II, remontant à la Seconde Guerre mondiale.

Un autre facteur essentiel est la permanence d’Hassan II sur le trône. Selon le général Gutiérrez Mellado, commandant général de Ceuta et délégué du gouvernement à la ville, Hassan II était allé trop loin et se trouvait dans une situation telle que, s’il ne parvenait pas à obtenir au minimum un succès partiel, il risquait non seulement le trône mais aussi sa propre vie.

Le général prononça ces paroles durant l’été 1975, laissant entendre que les manœuvres du monarque devaient être comprises comme une tentative de « jouer la carte marocaine », en assumant les conséquences.

En août 1975 , Hassan II surprit l’opinion publique par de nouvelles déclarations réaffirmant sa détermination à s’emparer du Sahara — « libérer » selon ses propres termes — indépendamment du verdict du Tribunal international de Justice.

Puis survint le basculement décisif. Le 6 novembre 1975, Hassan II déploya une manœuvre politique et tactique d’une audace exceptionnelle en lançant la Marche verte, avec un appui américain discret mais réel, et en mobilisant près de 350 000 civils marocains . La marche pénétra effectivement en territoire alors administré par l’Espagne, progressant sur un front d’environ 800 mètres et une profondeur de près de deux kilomètres. Des véhicules de la gendarmerie marocaine se placèrent à l’avant-garde afin d’empêcher la masse des marcheurs de s’approcher des champs de mines, tandis que certaines voitures arboraient même des drapeaux des États-Unis, signe hautement révélateur du climat politique entourant l’opération.

La décision marocaine fut assumée jusqu’au bout. L’ambassadeur d’Espagne à Rabat, Martín Gamero, fut convoqué au ministère marocain des Affaires étrangères et informé sans ambiguïté que la marche se poursuivrait , qu’il n’était plus possible de l’arrêter, et que le gouvernement marocain envisageait même l’hypothèse d’affrontements avec les forces espagnoles, avec les pertes humaines que cela pourrait entraîner. Face à cette poussée, le commandement espagnol au Sahara avait déjà déclenché les opérations Marabunta et Trapecio, destinées à déployer les forces armées et à empêcher toute progression en direction de la ville d’El-Ayoun. Un premier champ de mines fut installé en avant-garde, tandis que le Troisième et le Quatrième Tercio de la Légion prenaient position, appuyés par un bataillon d’infanterie, deux groupes de nomades, deux unités parachutistes, des compagnies blindées ainsi que de l’artillerie. L’aviation couvrait le dispositif et la marine contrôlait la côte. Tout indiquait que l’armée espagnole était prête à empêcher à tout prix que la marche atteigne El-Ayoun, tant l’entrée de cette foule dans la ville risquait de provoquer des violences incontrôlables .

Dans le même temps, les combattants du Front Polisario adoptèrent une attitude de retrait et de réserve, alors même qu’ils disposaient théoriquement de possibilités d’action. Ils se replièrent vers le nord-est du territoire afin de ne pas perdre la maîtrise du passage frontalier avec l’Algérie. Quant à l’armée algérienne, elle s’abstint de toute démonstration de force. Ce silence militaire pesa lourd dans l’évolution des événements. Il est même permis de penser que si l’armée espagnole du Sahara avait eu pleinement connaissance de l’ultimatum marocain, la situation aurait pu devenir explosive et conduire à un scénario imprévisible.

À Madrid, cependant, la pression produisit l’effet recherché. Alors que Franco était hospitalisé à La Paz, le Conseil des ministres choisit de s’orienter vers la négociation de la cession du territoire. Le samedi 8 novembre fut sans doute le seul moment où l’hypothèse d’un affrontement armé généralisé sembla réellement possible. Quelques accrochages limités eurent lieu entre les forces marocaines et des éléments du Polisario à Hausa, El Farsia et Mahbes. Mais ce même jour, Fernández Carro rencontra Hassan II à Agadir. Le souverain accepta alors d’ordonner le retrait des marcheurs, tandis que l’Espagne consentirait, en contrepartie, à transférer au Maroc et à la Mauritanie l’ensemble des responsabilités civiles et militaires dans la zone.

La nouvelle de cette rencontre à Agadir provoqua, au sein de l’armée espagnole, une indignation profonde. Beaucoup y virent l’aveu d’un abandon pur et simple. Selon les autorités espagnoles elles-mêmes, Madrid eut alors le sentiment d’avoir été laissée seule, y compris par ses alliés, et d’avoir subi de fortes pressions extérieures. L’ONU, pour sa part, apparut singulièrement impuissante, incapable de faire respecter ni ses propres missions ni l’esprit de ses résolutions. Quant aux États-Unis, ils semblèrent jouer ouvertement en faveur du Maroc, notamment en entravant l’usage par l’Espagne d’équipements militaires d’origine américaine.

Hassan II remporta la partie. Par cette initiative spectaculaire, il réussit à imposer un fait politique majeur, en passant au-dessus des conclusions de la mission spéciale des Nations Unies, de l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice, du plan Waldheim, ainsi que des résolutions de l’Assemblée générale et du Conseil de sécurité. La Marche verte s’imposa dès lors comme l’un des coups de force diplomatiques les plus retentissants de l’histoire contemporaine du Maghreb, au prix d’une remise en cause manifeste des principes mêmes du droit international.

Le 14 novembre 1975, les Accords de Madrid organisèrent le transfert de l’administration du territoire et son partage de facto entre le Maroc et la Mauritanie. La zone sud, Oued Eddahab, incluant La Güera, fut attribuée à la Mauritanie. Mais cette solution, présentée comme pragmatique, ouvrit immédiatement la voie à la guerre. L’Espagne se retira officiellement en février 1976, le Polisario proclama la République arabe sahraouie démocratique, et le conflit éclata entre le Maroc, la Mauritanie et le Front Polisario, avec l’Algérie en arrière-plan décisif.

Pour la Mauritanie, la situation devint rapidement extrêmement lourde. Mohamed Aly Chérif décrit une guerre meurtrière, passionnellement tribalisée, qui mit à rude épreuve l’État mauritanien. Les premières attaques contre Inal et Aïn Bentili commencèrent dès le 7 décembre 1975. Puis vinrent les coups portés plus profondément, jusqu’à Nouakchott, attaquée en juin 1976. Selon son témoignage, la gravité de la situation fut aggravée par la manière dont les logiques tribales pénétrèrent l’administration, l’armée et même les représentations politiques du conflit. La guerre ne fut plus seulement une guerre entre États et mouvements armés ; elle devint, pour la Mauritanie surtout, un ébranlement intérieur.

Le coup d’État du 10 juillet 1978 renversa finalement Moktar Ould Daddah. Le nouveau régime choisit de sortir du conflit. L’Accord d’Alger du 5 août 1979 consacra le retrait mauritanien et la renonciation officielle de la Mauritanie à toute revendication sur le Sahara occidental. Le Maroc s’étendit alors à la zone anciennement administrée par Nouakchott, y compris l’espace de La Güera, qui cessa dès lors d’être une position mauritanienne effective.

Juridiquement, pourtant, la question ne fut pas close. Selon les Nations Unies, le Sahara occidental demeure un territoire non autonome, dont le statut final doit être déterminé par un processus d’autodétermination. Dans cette perspective, La Güera reste, en droit international onusien, une partie intégrante du Sahara occidental. Aujourd’hui elle n’est pas reconnue internationalement comme territoire marocain. Elle n’est pas davantage reconnue comme territoire mauritanien. C’est ce caractère inachevé, suspendu, de son statut qui continue d’alimenter les discussions, les mémoires et les spéculations politiques.

C’est à ce stade qu’intervient, dans le débat contemporain, la parole de Devali Ould Cheine, notable de Nouadhibou appartenant à la tribu des Oulad Dleim, tribu dont l’histoire est étroitement liée à la défense de cet espace saharien face aux pénétrations coloniales. Les ancêtres de cette tribu se distinguèrent à plusieurs reprises dans la résistance contre les implantations étrangères. Ainsi, le 2 novembre 1894, des groupes des Oulad Dleim prirent part à l’attaque de la factorerie de Villa Cisneros, opération qui provoqua des dégâts importants dans les installations espagnoles. L’année suivante, en 1895, la Compagnie Transatlantique, confrontée à l’insécurité persistante dans la région, fut contrainte d’adopter la pratique du tributarisme et de conclure un accord avec le chef général des Oulad Dleim, par lequel celui-ci s’engageait à garantir la sécurité des transactions et à éviter toute atteinte aux sujets espagnols. Cette relation demeura cependant fragile, comme en témoigne encore l’attaque nocturne menée par des groupes Oulad Dleim contre Port-Étienne le 26 mars 1924, qui illustre la permanence d’une résistance saharienne face aux structures coloniales.

C’est dans l’héritage de cette histoire que s’inscrit aujourd’hui la position de Devali Ould Cheine. Son intervention introduit une dimension singulière et pragmatique dans un débat souvent figé par les lectures idéologiques ou strictement étatiques du conflit. Selon lui, la question de La Güera pourrait être abordée sous un angle nouveau : non par la voie d’une aventure militaire ni par une surenchère nationaliste, mais par la recherche d’un arrangement politique concerté associant la République sahraouie, le Royaume du Maroc et la Mauritanie.

Une telle proposition ne prétend ni effacer la complexité juridique du dossier ni ignorer la mémoire des conflits qui ont marqué la région. Elle exprime plutôt une intuition nourrie par la géographie, l’histoire des voisinages et la conscience que, sur ce point précis du littoral saharien, l’héritage colonial a laissé une situation singulière, presque anachronique, que seule une solution négociée pourrait véritablement résoudre.

Sous cet angle, la réflexion de Devali Ould Cheine rejoint, d’une certaine manière, l’enseignement plus profond que l’on peut tirer des mémoires de Mohamed Aly Chérif : dans l’espace saharien, les solutions imposées unilatéralement ont rarement produit la stabilité recherchée. Bien souvent, elles ont au contraire engendré des tensions durables, alors que les équilibres fondés sur le dialogue et les compromis ont, historiquement, mieux correspondu à la nature même des sociétés du désert.

Ainsi, lorsqu’on relit la longue durée du dossier saharien, depuis les premières implantations espagnoles avortées du XVe siècle jusqu’aux partages coloniaux, depuis le traité de 1884 avec l’Émir de l’Adrar jusqu’au discours d’Atar de 1957, depuis les débats mauritaniens de 1968-1969 jusqu’aux arrangements de 1972, depuis l’avis de La Haye jusqu’aux Accords de Madrid, depuis la guerre jusqu’au retrait mauritanien de 1979, une évidence se dégage : la question de La Güera et du Sahara occidental ne se réduit ni à une simple querelle de frontières, ni à une pure opposition entre thèses nationales. Elle mêle des héritages tribaux, des mémoires de résistance, des actes juridiques coloniaux, des stratégies d’États, des fractures maghrébines et des visions concurrentes de la légitimité historique. Et c’est précisément parce que cet espace fut longtemps un carrefour plutôt qu’une clôture qu’il continue, aujourd’hui encore, d’échapper aux simplifications. Comme l’écrivait Mohamed Aly Chérif, les horizons du désert restent ouverts ; et c’est peut-être dans cette ouverture même, à la fois historique, humaine et politique, qu’il faut chercher un jour la possibilité d’un dépassement .

Mohamed Ould Chriv Chriv

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