Mauritanie : à Kaédi, Ghazouani esquisse la doctrine d’une nation réconciliée

Rapide info – Analyse politique
Kaédi n’a pas été qu’une simple étape présidentielle. Dans cette ville emblématique du Gorgol, carrefour des cultures et des mémoires, le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a prononcé un discours qui dépasse la communication institutionnelle pour s’inscrire dans le registre des prises de position doctrinales. Plus qu’un message adressé aux populations locales, cette intervention apparaît comme une tentative de redéfinition du récit national mauritanien, entre reconnaissance des fractures du passé et projection vers une citoyenneté unificatrice.
Dans un contexte sahélien marqué par l’instabilité sécuritaire et les recompositions politiques, ce discours semble vouloir installer une grammaire nouvelle du pouvoir : celle d’un État qui cherche à se présenter comme arbitre, garant de l’équité et architecte d’une cohésion durable.
Kaédi, scène d’un message politique calculé
Le choix de Kaédi n’a rien d’anodin. La ville incarne à elle seule les tensions historiques, mais aussi les promesses du vivre-ensemble mauritanien. En déclarant : « J’aurais aimé m’adresser à vous en pulaar ou en soninké, mais malheureusement, je n’ai pas eu l’opportunité d’apprendre nos langues nationales », le chef de l’État a posé un geste qui relève autant de la symbolique que de la stratégie politique.
Reconnaître publiquement cette limite, tout en faisant traduire son discours, revient à acter que la diversité linguistique appartient pleinement au patrimoine national. Dans un pays où la question des langues a longtemps été associée à celle de la participation à la vie publique, ce signal vise à rompre avec une perception d’exclusion culturelle et à repositionner l’unité nationale comme un processus fondé sur la reconnaissance plutôt que sur l’effacement des identités.
Ce type de posture d’humilité demeure rare dans l’exercice du pouvoir en Afrique de l’Ouest, où la verticalité présidentielle reste souvent la norme. Ghazouani semble ici privilégier une approche plus pédagogique, cherchant à désamorcer les procès en marginalisation tout en consolidant son image de président rassembleur.
Citoyenneté contre tentation communautaire
C’est toutefois sur le terrain idéologique que le discours prend toute sa densité. Le président a tracé une ligne claire : la diversité est une richesse, mais elle ne saurait constituer le socle des droits politiques ou sociaux. Seule la citoyenneté doit garantir l’égalité devant l’État.
Cette distinction n’est pas neutre. Elle traduit la volonté d’empêcher une lecture communautarisée de la vie publique, perçue comme un risque de fragmentation nationale. En mettant en garde contre la transformation du peuple en « groupes concurrents », Ghazouani s’inscrit dans une tradition républicaine classique, où l’État se veut aveugle aux appartenances particulières.
Mais cette vision pose également un défi majeur : celui de concilier universalisme civique et reconnaissance des réalités sociologiques. Car dans des sociétés marquées par des héritages inégalitaires, l’égalité formelle ne suffit pas toujours à produire l’égalité réelle.
La mémoire nationale, entre courage et prudence
L’un des moments les plus attendus du discours fut sans doute l’évocation du passé.« Notre histoire a des pages glorieuses et des chapitres que nous aurions préféré ne jamais écrire », a déclaré le président, appelant le pays à assumer « courageusement » son histoire.
Dans le contexte mauritanien, où le passif humanitaire continue de hanter le débat public, cette reconnaissance constitue une inflexion notable. Sans adopter le registre de la repentance, Ghazouani a rejeté le récit unilatéral en affirmant qu’aucune composante nationale n’est exclusivement victime ou coupable.
Cette approche universaliste cherche manifestement à éviter la concurrence mémorielle tout en ouvrant la voie à une réconciliation durable. Elle repose sur une idée centrale : une nation ne peut se construire ni dans le déni, qui alimente les frustrations, ni dans l’enfermement victimaire, qui fige les antagonismes.
Reste que la parole présidentielle, aussi forte soit-elle, sera jugée à l’aune de ses prolongements institutionnels. L’histoire mauritanienne a souvent été riche en déclarations d’intention, mais plus avare en traductions politiques concrètes.
L’apaisement comme méthode de gouvernance
Depuis son arrivée au pouvoir, Ghazouani revendique une stratégie de désescalade politique. À Kaédi, il a réaffirmé sa préférence pour le dialogue inclusif, annonçant l’achèvement prochain des étapes préparatoires d’un dialogue national.
Cette orientation vise à repositionner l’État non plus comme acteur partisan, mais comme facilitateur du consensus. Un message adressé autant à l’opposition qu’aux sceptiques de la majorité, dans un paysage politique encore marqué par la méfiance.
L’objectif est clair : transformer la stabilité politique en capital stratégique. Car dans une région où plusieurs États ont vacillé sous le poids des crises institutionnelles, la Mauritanie cultive l’image d’un îlot de continuité.
Sécurité et développement, piliers d’un récit présidentiel
Le chef de l’État a également insisté sur la sécurité nationale, qu’il présente comme un acquis majeur reposant sur la vigilance citoyenne et le professionnalisme des forces armées. Mais loin de s’en satisfaire, il en souligne la fragilité, faisant de l’unité nationale le véritable rempart contre les menaces.
Sur le plan économique, la croissance annoncée — entre 4,5 % et 6 % — est mobilisée comme argument politique : elle doit, selon lui, soutenir la cohésion sociale et réduire les inégalités. Le Gorgol, évoqué comme zone stratégique pour la souveraineté alimentaire, s’inscrit dans cette projection d’un développement au service de la stabilité.
Une parole saluée… et contestée
Si certains responsables politiques ont vu dans ce discours « des accents de grandeur » susceptibles de marquer un tournant historique, la séquence de Kaédi n’a pas échappé aux critiques.
Le député Biram Dah Abeid a dénoncé l’absence de référence à la mort récente de jeunes dans la ville et accusé le pouvoir de répression contre les militants. Il a également pointé le chômage, les nominations jugées défavorables à la jeunesse et un usage contesté des ressources publiques, estimant que la sécurité passe d’abord par une répartition équitable des richesses.
Ces critiques rappellent une réalité fondamentale : dans les démocraties contemporaines, la bataille du récit se joue autant dans l’adhésion que dans la contestation. Et la crédibilité d’un projet national dépend souvent de sa capacité à répondre aux griefs concrets.
Entre mobilisation partisane et stratégie d’ancrage territorial
La forte mobilisation du parti au pouvoir pour préparer la visite présidentielle — campagnes de sensibilisation, délégations de haut niveau, démonstrations de soutien militant — témoigne d’une volonté d’ancrer politiquement cette séquence.
Au-delà du protocole, cette organisation révèle une stratégie classique : transformer la présence présidentielle en moment de consolidation partisane, tout en donnant à voir une base engagée derrière le programme du chef de l’État.
Un discours de cap, pas encore un tournant
À Kaédi, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani n’a pas multiplié les promesses. Il a plutôt tenté de théoriser une vision : celle d’un État moderne reposant sur la citoyenneté, d’une nation réconciliée avec son histoire et d’une unité construite dans la reconnaissance des diversités.
Mais en politique, les doctrines ne prennent sens que lorsqu’elles se matérialisent. La reconnaissance symbolique devra s’accompagner de décisions visibles — dans l’administration, l’école, la justice ou l’accès aux opportunités — pour convaincre une opinion publique de plus en plus attentive aux résultats.
Car si Kaédi a peut-être offert au pouvoir un moment de hauteur politique, l’avenir dira s’il s’agissait d’un simple exercice de rhétorique ou du prélude à une transformation plus profonde.
Une certitude demeure : la Mauritanie semble engagée dans une phase où le débat national se déplace progressivement de la gestion des fractures vers la construction d’un horizon commun. Et dans cette transition, la parole présidentielle, désormais plus explicite sur les questions identitaires et mémorielles, pourrait bien redessiner les contours du contrat social.
L’équipe de Rédaction- Synthèse Sidi Mohamed


