Accueil |Actualités Politiques en Mauritanie | Rapide InfoOpinion

Kaédi, quand le déplacement du président devient une épreuve de vérité

Mansour Ly, juriste consultant mauritanien, auteur d’une analyse sur l’État de droit en Mauritanie à partir des rapports AVEC 2025 et EPU
Mansour Ly, juriste consultant et analyste des questions de gouvernance et d’État de droit en Mauritanie.

Kaédi, quand le déplacement du président devient une épreuve de vérité
Dans mon précédent article, il était question de méthode. De refuser l’émotion comme boussole unique du débat politique. De rappeler qu’un déplacement présidentiel n’a de sens que s’il ouvre un espace de responsabilité, d’exigence et de clarification. Aujourd’hui, les faits viennent donner chair à cette position. Et ces faits ont un nom, Kaédi.
La démolition engagée de l’École 1 de Kaédi est un révélateur. Elle montre, concrètement, pourquoi l’annonce d’une visite présidentielle dans le Gorgol ne peut être traitée comme un folklore politique ou une simple séquence protocolaire. C’est précisément dans ces moments-là que les vraies questions doivent être posées.

L’École 1 n’est pas un bâtiment anodin. Elle appartient à la mémoire éducative, intellectuelle et civique de la ville. Des générations y ont été formées. Des cadres de l’administration, de l’enseignement, de la vie publique y sont passés. Toucher à ce lieu sans concertation claire, en pleine année scolaire, revient à poser un acte lourd de sens, qu’on le veuille ou non. Non pas parce qu’il faudrait figer le passé, mais parce que moderniser sans expliquer, c’est fragiliser davantage un lien déjà abîmé. Car Kaédi est une ville singulière. Ancienne, lettrée, traversée par des traditions de savoir et de culture. Mais aussi une ville marquée par des événements douloureux, par des ruptures profondes avec l’État, par une défiance qui ne s’est pas construite en un jour. Elle est souvent qualifiée de ville frondeuse, contestataire, anti-système. Cette étiquette est commode. Elle évite de poser la vraie question. Qu’a fait l’État, dans la durée, pour réparer le lien avec Kaédi autrement que par la gestion de crises successives. Mais il serait trop simple de renvoyer toute la responsabilité à l’État seul. Ce serait confortable, mais incomplet. Car Kaédi est aussi l’une des villes les plus diasporiques du Sud. Beaucoup sont partis. Étudier, travailler, s’installer ailleurs. Parfois par choix, souvent par nécessité. Cette diaspora est une richesse potentielle immense.

Mais une richesse qui, trop souvent, reste émotionnelle, symbolique, discursive.
Le développement d’une ville ne repose pas uniquement sur des injonctions adressées au pouvoir central. Il suppose aussi une implication collective. Ceux qui sont restés, parfois par manque de moyens, parfois par attachement, ne peuvent être méprisés ni sommés de porter seuls le poids du déclin. Et ceux qui sont partis ne peuvent se contenter d’une relation nostalgique ou accusatrice avec la ville. Le développement local n’est ni une dette morale à sens unique, ni un privilège réservé à ceux qui ont quitté. Kaédi est aujourd’hui à un point de bascule. La démolition de l’École 1, et la mobilisation qu’elle a suscitée chez quelques cadres du Gorgol, montrent qu’il existe encore une conscience civique, une capacité d’alerte, une volonté de dialogue. C’est cela qu’il faut saisir. Non pour dramatiser, mais pour structurer. Non pour s’indigner en boucle, mais pour exiger autrement.

L’annonce d’un déplacement du président dans le Gorgol intervient donc à un moment décisif. Pas pour distribuer des satisfecit ou des reproches, mais pour poser les bases d’un nouveau rapport. À Kaédi plus qu’ailleurs, la présence de l’État ne peut plus être intermittente, verticale, muette. Elle doit être explicative, concertée, assumée. Et, en retour, la ville doit aussi interroger ses propres responsabilités, ses choix, ses absences, ses silences. Il ne s’agit pas de blâmer ceux qui sont restés, ni de culpabiliser ceux qui sont partis. Il s’agit de dire une chose simple. Une ville ne se reconstruit ni contre l’État, ni sans l’État, ni sans ses propres enfants, où qu’ils se trouvent. Le déplacement présidentiel n’est pas une fin. Il peut être un point de départ. À condition qu’il serve à traiter des questions réelles, comme celle de l’École 1, et non à les recouvrir.

Dans notre précédent article, nous disions qu’il fallait sortir de l’émotion pour entrer dans la politique.Aujourd’hui, Kaédi nous rappelle que la politique commence toujours par des cas concrets. À l’État de répondre. À la ville de se rassembler. Et à tous les Kaédiens, d’ici et d’ailleurs, de cesser de se parler à distance pour enfin construire ensemble une trajectoire crédible vers une ville digne de son histoire et de son avenir.

Mansour LY -le 6 février 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles similaires