Mauritanie : une presse en mutation face au défi de la reconnaissance institutionnelle
Au fil des dernières années, le paysage médiatique mauritanien a connu des transformations notables qui témoignent d’une dynamique encourageante. Entre la professionnalisation progressive des rédactions, l’émergence de plateformes numériques ambitieuses et la diversification des lignes éditoriales, la presse nationale semble s’inscrire dans une trajectoire de maturité. Pourtant, derrière ces avancées indéniables subsiste une interrogation persistante : pourquoi certains responsables publics, prompts à s’exprimer dans les médias étrangers, demeurent-ils encore réticents à accorder de véritables interviews aux organes de presse locaux ?
Une presse plus structurée et plus audacieuse
La Mauritanie d’aujourd’hui n’est plus celle d’il y a une décennie en matière d’information. Les journalistes, souvent formés dans des écoles spécialisées ou à travers des programmes de coopération internationale, affichent une maîtrise croissante des standards professionnels. Les rédactions s’efforcent désormais de proposer des analyses approfondies, des enquêtes documentées et des débats ouverts sur les grandes questions nationales.
Parallèlement, le numérique a permis de repousser les limites traditionnelles de la diffusion. Les sites d’information et les médias en ligne ont accéléré la circulation des idées, favorisé le pluralisme et rapproché l’actualité des citoyens, y compris dans les zones les plus éloignées. Cette évolution contribue à consolider un espace public plus vivant, où la critique et la réflexion trouvent progressivement leur place.
Ces avancées ne doivent rien au hasard : elles résultent d’années d’efforts, souvent menés dans des conditions difficiles, par des professionnels convaincus que la presse constitue l’un des piliers essentiels de toute société démocratique.
Le paradoxe des interviews accordées à l’étranger
Cependant, un paradoxe interpelle observateurs et acteurs du secteur. Il n’est pas rare de voir des ministres ou de hauts responsables accorder des entretiens détaillés à des médias internationaux, y exposant les orientations politiques du pays, ses réformes ou ses ambitions économiques. Ces prises de parole contribuent certes à renforcer l’image de la Mauritanie à l’extérieur, mais elles soulèvent une question fondamentale : pourquoi ces mêmes responsables hésitent-ils encore à se prêter à l’exercice avec la presse nationale ?
Les médias locaux sont trop souvent cantonnés à un rôle protocolaire : relayer des discours officiels, couvrir des activités ministérielles ou diffuser des déclarations brèves, sans véritable espace pour la contradiction, l’approfondissement ou l’échange direct. Or, une interview ne se limite pas à une simple formalité médiatique ; elle constitue un moment de pédagogie publique, un acte de transparence et un signe de confiance envers les citoyens.
Une question de confiance et de souveraineté informationnelle
Accorder davantage d’interviews aux journalistes nationaux reviendrait à reconnaître leur crédibilité et leur capacité à traiter des sujets complexes avec rigueur. Ce serait également un signal fort en faveur de la souveraineté informationnelle : un pays qui raconte lui-même son histoire à travers ses propres médias renforce la solidité de son débat démocratique.
Car au-delà de la visibilité internationale, c’est d’abord au public mauritanien que les responsables doivent des explications. Les citoyens attendent des réponses claires sur les politiques publiques, les choix économiques et les défis sociaux. Qui mieux que la presse locale, ancrée dans les réalités quotidiennes, peut porter ces interrogations ?
Vers une nouvelle culture du dialogue
La consolidation d’une presse libre et respectée passe nécessairement par l’instauration d’une culture du dialogue entre gouvernants et journalistes. Il ne s’agit pas seulement d’ouvrir des conférences de presse ponctuelles, mais d’encourager des échanges réguliers, approfondis et parfois exigeants. Une démocratie moderne se nourrit de questions autant que de réponses.
Les autorités mauritaniennes ont, à plusieurs reprises, affirmé leur attachement à la liberté de la presse. Donner aux médias nationaux un accès plus direct aux décideurs constituerait une étape supplémentaire dans cette direction — et probablement l’une des plus significatives.
Un progrès encore inachevé
La presse mauritanienne avance, parfois à pas mesurés, mais elle avance. Elle gagne en assurance, en compétence et en influence. Toutefois, tant que subsistera cette distance entre les responsables publics et les journalistes locaux, le sentiment d’un progrès incomplet continuera de planer.
Car une évidence demeure : une presse ne se développe pleinement que lorsqu’elle est considérée comme un partenaire du débat public, et non comme un simple relais institutionnel. Le jour où les interviews accordées aux médias nationaux deviendront aussi naturelles que celles données à l’étranger, la Mauritanie franchira sans doute un cap décisif dans la consolidation de son espace démocratique.
D’ici là, malgré les avancées réelles, il restera toujours cette impression qu’il manque encore quelque chose pour que la relation entre pouvoir et presse atteigne toute sa maturité.
Sidi Mohamed pour Rapide info



