Ruralités et protection des pâturages en Mauritanie
Pastoralisme, droits fonciers et gouvernance des zones arides et semi-arides
La Mauritanie est un pays majoritairement aride et semi-aride, dont l’organisation socio-économique repose historiquement sur le pastoralisme mobile. Les pâturages y constituent un pilier central des ruralités, structurant à la fois les systèmes de production, les identités sociales et les équilibres territoriaux. Toutefois, la dégradation des parcours pastoraux, l’insécurité foncière et la marginalisation institutionnelle des pasteurs menacent la durabilité de ces espaces. Cet article analyse les enjeux de la protection des pâturages en Mauritanie à la lumière des dynamiques rurales, des droits coutumiers et des politiques publiques contemporaines.
Avec plus de 75 % de son territoire situé en zone aride ou hyper-aride, la Mauritanie se caractérise par une forte dépendance aux ressources pastorales. Malgré la sédentarisation progressive et l’urbanisation accélérée, l’élevage extensif demeure l’un des principaux moyens de subsistance en milieu rural. Les pâturages, loin d’être de simples espaces naturels, sont des territoires historiquement construits, régis par des normes sociales, des itinéraires de mobilité et des régimes fonciers complexes.
Pourtant, les politiques publiques ont longtemps considéré ces espaces comme des réserves foncières disponibles, favorisant leur appropriation au détriment des pasteurs. Cette tension structurelle pose la question de la protection des pâturages comme enjeu central de la ruralité mauritanienne.
Ruralités pastorales mauritaniennes : une logique de mobilité
Le pastoralisme mauritanien repose sur la mobilité saisonnière, articulée autour des cycles pluviométriques saharo-sahéliens. Les transhumances nord-sud et est-ouest permettent :
la préservation des pâturages par l’alternance des zones exploitées,
l’adaptation aux sécheresses récurrentes,
la cohabitation entre éleveurs et agriculteurs dans la vallée du fleuve Sénégal.
Cette mobilité est encadrée par des règles coutumières : priorités d’accès, périodes de mise en défens, reconnaissance des anciens villages et des points d’eau. Les pâturages sont ainsi inscrits dans une mémoire foncière collective, souvent ignorée par le droit étatique.
Cadre foncier et marginalisation juridique des pâturages
L’État et la domanialité des terres
La législation foncière mauritanienne repose sur le principe de domanialité de l’État, qui considère les terres non immatriculées comme appartenant au domaine public. Les pâturages, rarement enregistrés, sont ainsi assimilés à des terres vacantes, ouvrant la voie à :
l’extension agricole,
l’attribution foncière clientéliste,
les projets agro-industriels ou miniers.
Invisibilisation des droits pastoraux
Les droits coutumiers pastoraux – mobilité, accès saisonnier, usage collectif – ne trouvent que peu de reconnaissance juridique formelle. Cette invisibilisation crée une insécurité structurelle pour les pasteurs, renforçant leur vulnérabilité sociale et économique.
Pressions contemporaines sur les pâturages
Changement climatique et variabilité écologique
La Mauritanie connaît une augmentation de la fréquence des sécheresses et une irrégularité accrue des pluies. Toutefois, la dégradation des pâturages résulte autant des politiques foncières que des facteurs climatiques.
Expansion agricole et conflits d’usage
Dans la vallée du fleuve Sénégal et les zones de décrue, l’agriculture irriguée empiète sur les couloirs de transhumance. L’absence de sécurisation de ces itinéraires favorise les conflits entre agriculteurs et éleveurs, souvent arbitrés au détriment de ces derniers.
Projets de conservation et extractivisme
Les aires protégées, tout comme les projets miniers, sont fréquemment institués sans concertation avec les pasteurs, restreignant l’accès à des pâturages stratégiques en période de soudure.
Savoirs pastoraux et mécanismes endogènes de protection
Les pasteurs mauritaniens ont développé des systèmes sophistiqués de gestion durable :
hiérarchisation saisonnière des pâturages,
zones de réserve en période sèche,
règles communautaires d’accès à l’eau.
Ces pratiques montrent que le pastoralisme n’est pas une cause de dégradation, mais souvent un facteur de résilience écologique, lorsqu’il est reconnu et soutenu.
Vers une gouvernance inclusive des pâturages
La protection durable des pâturages en Mauritanie implique :
la reconnaissance juridique des droits pastoraux collectifs,
la sécurisation des couloirs de transhumance,
l’intégration des autorités traditionnelles dans la gouvernance foncière,
une décentralisation effective de la gestion des ressources naturelles.
Ces orientations sont en cohérence avec les cadres régionaux (CEDEAO, UEMOA) et les recommandations des organisations internationales (FAO, Banque mondiale).
La question des pâturages en Mauritanie révèle une tension profonde entre un État centralisateur et des ruralités fondées sur la mobilité et le commun. Protéger les pâturages, c’est reconnaître le pastoralisme comme pilier de la souveraineté alimentaire, de la cohésion sociale et de la durabilité environnementale. Toute politique qui ignore cette réalité contribue à l’érosion des équilibres ruraux et à la conflictualité foncière.
Dia Daouda Moussa



