Éditorial – Mauritanie : El Insaf et le défi de la rupture avec l’impunité
Dans un contexte de stabilité politique relative, le parti au pouvoir, El Insaf, se heurte à la lenteur des réformes et à la défiance d’une société en quête de justice, de transparence et d’équité réelle.

Par Rapide Info – Nouakchott
Dans les discours officiels, le parti El Insaf se présente comme le garant d’une stabilité retrouvée et d’un développement maîtrisé. Héritier de l’ancien UPR, il incarne la continuité politique voulue par le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, tout en promettant un renouveau dans la gouvernance publique.
L’objectif affiché est clair : transformer la Mauritanie en une économie émergente fondée sur l’exploitation rationnelle des ressources naturelles, l’inclusion sociale et la transparence institutionnelle.
Mais au-delà des slogans et des programmes, la Mauritanie réelle oppose à ce discours des résistances profondes : la lenteur de la réforme, la persistance de la pauvreté et un sentiment d’inégalité tenace.
Un pouvoir consolidé, mais un pays encore inégal
Avec une majorité écrasante au Parlement, El Insaf détient tous les leviers du pouvoir. Cette stabilité politique, rare dans un Sahel tourmenté, constitue un capital précieux. Le parti a ainsi pu engager plusieurs chantiers – du développement minier à la transition énergétique, en passant par les programmes sociaux tels que Tekavoul ou Cheques Santé.
Ces initiatives traduisent une volonté d’action et un effort de planification stratégique.
Pourtant, sur le terrain, le fossé reste large entre l’intention et l’effet. Les inégalités territoriales persistent : des régions entières demeurent à la marge du développement, l’accès à l’eau potable, à la santé ou à l’éducation restant encore un luxe pour beaucoup.
L’emploi des jeunes, promesse récurrente de toutes les campagnes, demeure le point noir : entre chômage massif, sous-emploi et précarité, une génération entière se sent reléguée aux marges du projet national.
La transparence, maillon faible de la gouvernance
La gouvernance publique reste le défi majeur du pouvoir. L’opposition continue de dénoncer un appareil administratif trop opaque, une centralisation excessive et une absence de reddition de comptes effective.
Et pourtant, quelque chose semble bouger.
Dans un pays où la culture de l’impunité a longtemps été enracinée, le défi est donc autant institutionnel que culturel : il s’agit de transformer des injonctions politiques en réflexes administratifs permanents.
À ce titre, le rapport 2022-2023 de la Cour des comptes, et surtout la réaction qu’il a suscitée, pourrait marquer un tournant.
L’engagement affiché du président Ghazouani à imposer la discipline financière et la responsabilité administrative témoigne d’une volonté de réforme inédite dans un État longtemps marqué par la complaisance budgétaire.
Mais seule la traduction effective des recommandations en actions mesurables – accompagnée d’une communication claire sur les sanctions et les résultats – permettra de juger si ce sursaut est une rupture durable ou une simple parenthèse réformatrice.
L’initiative présidentielle suscite à la fois espoir et prudence :
– pour les partisans du chef de l’État, elle confirme une orientation vers un État plus éthique et responsable, conforme aux standards de la bonne gouvernance ;
– pour les sceptiques, elle pourrait n’être qu’un signal politique destiné à rassurer l’opinion publique et les bailleurs, sans réelle portée si les sanctions ne suivent pas.
Entre stabilité politique et fatigue sociale
Les Mauritaniens reconnaissent les efforts du gouvernement pour préserver la stabilité et renforcer les institutions, mais beaucoup s’impatientent. La vie chère, le chômage des jeunes et les inégalités territoriales nourrissent une frustration silencieuse.
Les programmes sociaux ont amélioré le quotidien de certaines familles, mais l’impact global reste limité. Dans les quartiers populaires de Nouakchott comme dans les zones rurales oubliées, l’État est souvent perçu comme lointain, lent et sélectif.
Cette fatigue sociale contraste avec le discours triomphaliste du parti. Le danger n’est pas tant la contestation ouverte que le désengagement citoyen, la perte progressive de confiance dans les institutions, et la montée du cynisme politique.
Vers un nouveau contrat moral et politique
El Insaf se veut le parti de la responsabilité et de la cohésion nationale. Mais pour transformer cette ambition en réalité, il devra aller au-delà des symboles : instaurer une culture de la reddition de comptes, renforcer la décentralisation, encourager la participation citoyenne et garantir l’équité dans l’accès aux services publics.
Le défi n’est plus seulement économique : il est moral et institutionnel.
Dans un pays qui aspire à la modernité, la crédibilité du pouvoir se mesurera désormais à sa capacité à sanctionner les abus, à protéger les faibles et à transformer les promesses en résultats tangibles.
El Insaf dispose de tous les instruments du pouvoir. Reste à savoir s’il saura en faire un levier de transformation ou un simple outil de gestion du statu quo.
La Mauritanie n’attend plus de discours. Elle attend des preuves.



